Côte d’Ivoire : « Fais on va vite faire  » ou cette gangrène nommée corruption

Panneau publicitaire de lutte contre la corruption (c) Fabrice Djaha/Abidjan live News
Panneau publicitaire de lutte contre la corruption (c) Fabrice Djaha/Abidjan live News

L’un des maux qui font souffrir la Côte d’Ivoire et qui semble avoir la peau tellement dure qu’aucun couteau ne peut l’égratigner est sans nul doute la corruption. Elle est présente à tous les niveaux. Chez les gens d’en haut, elle fait un feu de tout bois dont les cendres retombent sur nous en bas. Nous non plus, nous ne sommes pas en reste de ce phénomène. Dans les choses les plus insignifiantes de notre quotidien, la corruption ou le « fais on va vite faire » semble s’être installée pour de bon.

Un soleil de plomb me brûle la peau pendant que j’attends un gbaka pour me rendre dans l’une des nombreuses mairies annexes de la grande commune de Yopougon à Abidjan. Je dois établir un document d’état civil. La mairie annexe en question est bondée de monde qui attend docilement sous une grande bâche dressée dans la cour. Je pénètre l’enceinte et me dirige vers les stands. Des indications inscrites sur des papiers collés au mur m’indiquent le chemin.  J’arrive à mon guichet. Un monsieur très serviable, sourire aux lèvres m’accueille. Je me sens soulagé. Généralement dans ce genre de services, l’accueil est très médiocre, voire nul.

Je lui explique ma préoccupation. Il me répond gentiment en me donnant la liste des documents à fournir. Il n’oublie pas aussi de m’indiquer les tarifs en vigueur. J’ai tous les documents demandés, il ne me reste plus qu’à faire des photocopies. A l’entrée de la mairie, j’avais remarqué la présence d’une photocopieuse. Mais juste avant que je n’y retourne, le gentil monsieur m’interpelle. Il rapproche doucement la tête de moi, la flatte avec sa main gauche, affiche son plus beau sourire : « N’oublie pas ton serviteur ». Je n’ai pas bien compris. Je secoue la tête pour lui signifier que la phrase est, pour le moins, énigmatique.

« Je veux dire, qu’il faut faire on va vite faire ». Je comprends de moins en moins. Je lui répète que je n’ai toujours pas saisi le sens de la phrase. Il me fait de grands gestes. Là, je comprends : il veut un peu d’argent. Je lui lance un sourire narquois en lui signifiant que je ne l’oublierai pas. Il est heureux. A mon retour de la photocopieuse où un monsieur bien habillé brasse des sous sans le moindre sourire, je suis reçu par deux dames, une jeune et une moins jeune. Elles sont elles aussi tout sourire. Je remplis le formulaire avec leur aide. La plus jeune des dames me demande de contourner le comptoir et de venir jusqu’à elles. Elle rapproche sa tête du mien et me chuchote : « Monsieur, faut faire on va vite faire ». Elle aussi réclame de l’argent alors que j’ai payé tout ce que je devais payer pour mes papiers. Je lui tends un billet de 1 000 F, elle me l’arrache des mains et me montre un autre bureau où mon dossier doit être consigné dans les archives.

A mon retour de ce bureau où j’ai également payé la somme de 1 000 F, je suis redirigé vers le service informatique pour la saisie du même document. Deux dames,  assises face à des ordinateurs de dernière génération semblent très occupées. J’attends, piaffant d’impatience qu’elles veuillent bien s’occuper de moi. L’une d’entre elles finit enfin de chercher les lettres à taper sur le clavier et lève les yeux vers moi. Je lui tends le document à informatiser. Elle prend le document et me montre un bol caché sous un bout de pagne : « Des œufs à vendre ». Je lui dis que je ne suis pas intéressé par l’achat des œufs. Elle insiste, précisant qu’elle ne voit pas bien et que seul l’achat de ses œufs lui permettra de voir plus clair pour saisir mon document sur le formulaire informatique. Je pense à une blague de mauvais goût. Mais en fixant son visage, je comprends qu’elle ne plaisante pas. Je lui demande le prix. « 300 francs Cfa l’œuf » me répond-elle, trois plus cher que le prix normal sur le marché.

–          C’est des œufs de poule ou des œufs de  dragon ? je lui demande.

Elle lève les yeux sur moi et me regarde avec un air méchant. Elle n’a pas du tout apprécié ma plaisanterie. Je lui tends alors un billet de 1 000 f et j’en commande trois . Un beau sourire commence à se dessiner sur son visage. Elle saisit mon texte avec une dextérité et une rapidité étonnante. Je lui réclame mes œufs, nouveau regard méchant. Je laisse tomber l’histoire des œufs de dragon imaginaire et je sors le cœur serré. Je me suis fait avoir une fois de plus et je viens de dépenser tout le petit sou qui me restait pour la semaine. J’ai payé 5 fois plus que le prix réglementaire affiché.

Dans mon pays, tout le monde veut être riche, rapidement. La corruption a atteint un tel degré qu’elle est quasi institutionnalisée. Les chiffres en la matière sont effroyables. La Côte d’Ivoire est classée 44e sur 52 pays dans le classement de la Fondation Mo Ibrahim sur la gouvernance africaine en 2013. Selon ce même classement, nous occupons le rang honorifique de 15e sur 16 dans l’espace Cédéao (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest). Par ailleurs, sur l’indice de perception de la corruption 2013 de l’ONG Transparency International, la Côte d’Ivoire est classée 136e sur 177 et elle est le pays le plus corrompu de l’espace UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) de quoi avoir la chair de poule. Pour exemple, le concours le plus convoité est celui de l’ENA surtout les filières des douanes, des impôts et du trésor. Ce sont des postes « à mangement  » comme on le dit chez nous ici.

Les salaires de misère réussissent à peine à couvrir les besoins essentiels. Seul le « faire on va vite faire » semble avoir pignon sur roue pour combler le fossé entre le salaire et la cherté de la vie. Mais là encore, c’est relatif, car même les plus nantis, ceux qui ont des salaires faramineux, les gens d’en haut sont aussi impliqués dans le « faire on va vite faire », la corruption. Les marchés publics sont cédés gré à gré sans appel d’offres dans des conditions très nébuleuses entre copains. Il règne une certaine opacité dans la gestion de la chose publique. Dans les services publics, les hôpitaux, les écoles et même à la justice, cette gangrène appelée corruption gagne du terrain, elle est omniprésente dans tous les secteurs. Elle a rendu le pays tellement malade qu’il risque d’en mourir.

Rien de concret n’est fait pour arrêter le fléau.  Simplement, on prétend lutter contre la corruption en engloutissant encore des milliards de nos francs dans des campagnes publicitaires ridicules : des spots télévisés avec une réalisation digne de films hollywoodiens, des messages creux affichés dans les rues et publiés dans les journaux à l’emporte- pièce. Et la corruption peut continuer de galoper derrière ce voile pour nigauds.

En sortant penaud de la mairie, j’ai vu l’un de ces milliers de panneaux publicitaires géants placés un peu partout dans la ville sur lequel il est écrit : « Nous avons corrompu nos institutions, ça a ruiné notre pays ». J’ai éclaté de rire, l’émergence c’est vraiment pour bientôt.

4 thoughts on “Côte d’Ivoire : « Fais on va vite faire  » ou cette gangrène nommée corruption

  1. Merci de dénoncer cela.
    Ils disent que l’administration est une continuité mais la colère du peuple aussi, chose qu’ils ignorent jusqu’à ce que cela les surprenne.
    Tu as effectivement raison, de BEDIE à OUATTARA en passant par le Général GUEI et GBAGBO, la corruption est émergeante, surement ce qu’ils nous promettent pour l’horizon 2015, faute est de constater que nous nous noyons dores et déjà dans leurs dégâts pour ne pas dire immondices.

  2. Très bel article. Finalement, c’est un peu pareil partout dans la sous région sauf qu’au Bénin d’où je viens, la formule est légèrement différente. On est plus adepte au: « Mets quelque chose dessus pour que ça ne s’envole pas ».

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