Les arrangements, ce mode de vie incontournable à Abidjan

Un taxi-compteur à Abidjan (c) www.auto.ci
Un taxi-compteur à Abidjan (c) www.auto.ci

J’aime la Côte d’Ivoire mon pays. C’est un pays de grandes possibilités. Chez nous, on s’arrange sur tout. Tout devient possible lorsqu’on fait des arrangements. Et ces arrangements se font partout et en toutes occasions, au marché, à la justice, dans les transports, à l’hôpital et même au cimetière !

Lundi.  Midi passé. Un soleil de plomb s’abat sur Abidjan dans un orage de chaleur. Je tiens une grosse enveloppe au bout trempé par la sueur de ma main. Je dois impérativement déposer ce dossier au plateau avant 13h. Je suis presqu’en retard. J’en suis à regretter de n’avoir pas écouté ma petite femme. Elle m’avait pourtant bien prévenu du danger qu’il y avait à attendre les derniers délais. Mais en bon ivoirien j’avais fait la sourde oreille pour en être là sous ce soleil, mourant d’impatience. Je suis à l’arrêt du bus. Mais emprunter un bus à pareille heure serait un suicide programmé. Je décide alors d’ »écraser une tomate » c’est à dire d’emprunter un taxi-compteur. Ce n’est pas toujours que des gens de ma condition empruntent les « woyos » (taxis-compteurs).

J’en aperçois un, je le hèle. Il s’arrête dans un crissement effroyable de pneus. Je me rapproche de lui en arborant un large sourire et en me flattant le dessus du crâne avec ma main restée libre : « bonjour chef – je dois l’amadouer, dans ce genre de situations ceux qui ont la main en haut sont toujours les chefs- plateau, j’ai « barre » (1000 f CFA) », nouveau crissement de pneus, encore plus terrifiant que la première fois. Il démarre en trombe crachant sur moi une volute de fumée noire que me donne une quinte de toux. La somme proposée pour l’arrangement était trop insignifiante à ses yeux. J’en arrête un second et je lui propose la somme de 2000 f.
Cette fois-ci, c’est lui qui sourit et se gratte machinalement la tête : « chef faut ajouter « gbêssê » (500 f Cfa) on va partir ». L’arrangement nous arrange tous les deux.

Je monte et m’installe confortablement à l’arrière du véhicule. Siège capitonné en cuir, intérieur frais d’où s’échappe une belle musique douce, je ferme légèrement les yeux humant avec délice le parfum du déodorant de la voiture. Une sonnerie de téléphone me sort brusquement de ma rêverie. C’est le portable du chauffeur qui sonne. Il décroche de la main gauche et commence à bavarder joyeusement dans une langue qui m’est inconnue. Je m’apprête à lui dire qu’il est interdit de téléphoner au volant lorsque qu’un coup de sifflet strident m’interrompt dans mon entreprise. La scène n’a pas échappé à un agent de police commis à la régulation de circulation. Le chauffeur gare à regrets sur le bas côté. Le policier se rapproche un fait un salut militaire impeccable. Monsieur votre permis s’il vous plaît, vous êtes en infraction ».
Le chauffeur tâte ses poches et sort un billet de 2000 F qu’il adjoint à son permis : « chef on peut s’arranger ». Le poli agent des forces de l’ordre me fixe un instant, jette aussi un bref regard au permis et au billet de banque, fait mine de noter quelque chose sur son calepin et se retourne. Le chauffeur ayant compris le code descend et suit le policier. Il revient quelques instants plus tard l’air contrarié mais heureux d’avoir échappé aux 10 000 F CFA de la contravention. L’argent n’ira pas dans les caisses de l’État. Il ira plutôt dans les poches du policier. Mon chauffeur quant à lui, il économise la rondelette somme de 8 000 F CFA, c’est un arrangement parfait.

Une fois au Plateau, l’hôtesse d’accueil me signifie que le délai du dépôt des dossiers est passé. Je m’emporte, tempête, commence à faire un boucan de tous les diables. On essaie de me calmer, mais cela a le don de m’énerver encore plus. Un agent de sécurité me saisit par les colles et tente de me faire sortir, je m’accroche, je lutte. Mais il est plus fort que moi et il me trimballe dehors. Arrivé là, il devient tout à coup gentil, s’excuse pour sa brutalité, me fais comprendre que c’est comme ça dans ce service et ajoute : «chef, on peut s’arranger, je connais des gens au bureau ». Il est paraît-il le frère cadet de l’ex-maitresse du Directeur. Je lui tends un billet de 5000 f. Il m’arrache presque mes dossiers et repart l’air triomphal. Il revient au bout d’une dizaine de minutes avec un reçu de dépôt. Il m’explique que les 5000 f sont pour lui et l’agent qui a accepté mes dossiers hors délai, il conclut de manière cinglante : « patron, ici là on peut toujours s’arranger, on est à Abidjan ».

Il a raison. A Abidjan, lors des recrutements des agents de la fonction publique, les arrangements sont légions. Certaines personnes occupent des postes qu’elles ne méritent pas. On s’arrange sur les diplômes, sur les CV, sur les noms, sur l’âge et sur l’identité. Dommage qu’on ne puisse pas faire des arrangements avec la mort, sinon, le taux de mortalité en Côte d’ivoire serait de 0% sur une bonne décennie. On fait des arrangements pour ne pas payer la totalité des impôts et autres taxes. On en fait de même lorsque les constructions ne respectent pas les normes d’urbanisation ou sont carrément sans permis de construire. Ainsi, on échappe aux démolitions. J’ai même appris que sur le tout nouveau  troisième pont, la nouvelle fierté nationale qui vaut à lui seul deux mandats présidentiels, les belles hôtesses aux postes de péage font des arrangements avec des automobilistes. Sacré pays !

 

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